Cinémarseille

Un certain regard sur la ville

La réalisatrice Marianne Eyde

Dibujando Memorias, entre devoir de mémoire et appel à la paix

La réalisatrice Marianne Eyde était présente ce samedi 26 mars 2016 pour la projection de son documentaire Dibujando Memorias. Filmé dans trois villages de Huancavelica, dans les Andes péruviennes, il nous présente une région profondément touchée par le conflit qui a eu lieu entre le Sentier Lumineux, un groupe d’idéologie maoïste et les forces armées du gouvernement, entre 1980 et 2000. On estime que plus de 60 000 personnes sont mortes ou portées disparues pendant ces 20 ans. Le film, lui, s’intéresse aux témoignages des survivants. Marianne Eyde a répondu à nos questions.

 

Cinémarseille : Pourquoi avoir choisi ces trois villages ?

Marianne Eyde : « Avant de commencer à filmer, je m’étais déjà rendue dans cette région. Une amie m’avait guidée jusqu’aux villages [de Sacsamarca, Ccasapata-Chopcca et Mesaccocha] et m’avait présentée. Mais j’ai dû leur annoncer que le projet ne pourrait pas se faire, manque de budget. Ce sont alors les villageois qui ont proposé de m’aider pour que je tourne ce film ! Ils m’ont trouvé un logement, une voiture… C’est un projet plus que commun. Le film existe grâce aux villageois, ce sont eux qui ont fait que Dibujando Memorias existe, et qu’il se déroule ici. »

 

CInémarseille : Comment s’est déroulé le tournage avec les villageois ?

M.E : « En deux semaines, on a réussi à créer un vrai lien avec les enfants comme les adultes. J’ai participé à des ateliers avec les plus jeunes, des travaux d’art. On avait un emploi du temps très strict. Les enfants ne dessinaient que deux heures par jour, par exemple. Enfin, très vite, les adultes ont voulu participer eux aussi. J’ai aussi organisé un concours de la photo la plus ancienne. Les villageois ont en fait énormément participé, et leurs témoignages sont essentiels. Ils sont intéressants, souvent dans l’analyse. C’est la première fois qu’on peut parler du Sentier Lumineux avec un tel équilibre des témoignages. C’est aussi une façon d’exorciser la peur du retour à la violence. Ce n’était pas pareil pour tout le monde, chaque village a son histoire. »

 

Cinémarseille : pourquoi avoir choisi la forme du dessin pour transmettre et témoigner ?

M.E : « J’ai voulu faire l’Histoire par le dessin. On a commencé à dessiner sur de petites feuilles et petit à petit, on a décidé de faire une immense fresque. Ce sont les enfants, puis les adultes, qui ont décidé de où et quoi dessiner. Je ne leur ai indiqué que trois choses : parler du passé, des violences, mais aussi du futur. Les dessins expriment une réconciliation commune, mais aussi une transmission faite entre trois générations, dont une qui n’a jamais connu ce conflit. Le dessin a aussi été une façon de faire son deuil. Dessiner ses morts, c’est accepter de les voir partir. »

Mi-témoignage et devoir de mémoire, mi-regard vers le futur, le documentaire de Marianne Eyde est un pont lancé entre plusieurs générations, mais aussi une main tendue vers le pardon. Sans ressentiment ou douleur, les villageois expliquent le conflit comme une lutte intestine, une guerre civile où le sens commun avait disparu. Mais cette explication se fait dans l’intimité, avec beaucoup de douceur envers la nouvelle génération. Une génération tournée vers un futur apaisé, où, pour une petite fille, un « soldat » est un « chandail ».

 

Marianne Eyde

Marianne Eyde est une réalisatrice norvégienne, dont presque toute la filmographie est péruvienne. Elle est licenciée en Sciences de la Communication à l’Université de Lima. Ses documentaires, souvent associés au « cine campesino », font de la vie quotidienne des campagnes un reflet des société actuelles, dans toute leur complexité.

Filmographie :

Dibujando Memorias, 2015.

Bare Vaer (Etre et rester), 2008. Un portrait d’un port norvégien et de ses habitants dans le nord du pays.

Coca Mama, 2004. Une jeune femme se retrouve piégée au milieu des cultivateurs de la feuille de coca dans la forêt amazonienne.

La Carnada (L’appât), 1999. La complexité des sentiments dans un village de pêcheurs du nord du Pérou.

La vida es une sola, 1992.

Los Ronderos, 1988. Histoire d’un conflit entre les éleveurs et les voleurs de bétail.

Los Alpaqueros de Chimboya (Les Eleveurs d’alpagas de Chimboya), 1983, Pérou.

Casire / Myth and realitu of a women’s village, 1980.

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Léa Soula Léa Soula • 27 mars 2016


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