Cinémarseille

Un certain regard sur la ville

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Filmer en Amérique Latine: « on fait avec les moyens du bord »

La 18ème édition du festival sud-américain s’est clôturée ce samedi 26 mars à la Friche la Belle de Mai. La dernière journée a rassemblé des réalisateurs venant de tout le continent. L’occasion d’organiser une table ronde avec le public, autour de la question des moyens de filmer en Amérique Latine. Y a-t-il des politiques d’Etat, pour aider la production cinématographique ?

 

Les sept intervenants, présents pendant les deux heures de débat, semblent découvrir la situation culturelle des autres pays. Et pour cause : il n’y a aucun forum qui réunit toute l’Amérique latine pour échanger, apprendre certaines spécificités. Il leur faut aller jusqu’à Marseille pour trouver un tel lieu de réflexion.

Une idée semble ressurgir de tous ces intervenants : le meilleur moyen de faire des films en Amérique Latine, c’est encore de se débrouiller soi-même. José Manuel Torrès est un réalisateur du Honduras qui vit aujourd’hui à Marseille. Son pays, qui n’a pas de tradition cinématographique, n’encourage pas du tout la production de films. En fait, depuis le coup d’Etat en 2009, quasiment toutes les aides ont été retirées. Pour le meilleur et pour le pire ? Pour le cinéaste, cette absence de soutien a permis de développer une nouvelle façon de faire du cinéma, en faisant jouer le réseau et le système D. Mais pas sûr que le résultat soit au rendez-vous, estime-t-il. Car si l’Etat ne subventionne rien, ne parraine rien, n’organise aucun concours, alors aucun critère de qualité n’est pris en compte. Ce qui prime, ce sont seulement les critères commerciaux. Et comme la rentabilité est assurée, ils n’ont aucun intérêt à développer une nouvelle niche. Et pas, non plus, à privilégier le cinéma hondurien.

La situation en Uruguay est un peu différente, selon le cinéaste Pablo Martinez Pessi. Il constate une hausse de la production de films depuis les années 2000. En 2005, cinq films étaient produits, contre un par an dans les années précédentes. Le cinéma a aussi bénéficié de la création d’un Fonds Cinématographique. Enfin, ça, c’était avant. Aujourd’hui, la hausse des subventions est gelée, ce qui fait qu’elle ne peut plus suivre la hausse des coûts. Aujourd’hui pour Pablo Martinez Pessi, cette aide ne couvre que 50% des coûts d’un film. Les prochaines années risquent, selon lui, d’être difficiles pour le cinéma uruguayen. D’autant plus que le gouvernement, comme au Honduras, n’a pas mis en place de quotas de films uruguayens à diffuser au cinéma ou à la télévision. Plus largement, tous les intervenants parlent d’un cinéma américain, qui écrase largement les productions locales. Et ce même en cas de quotas.

A ce titre, la situation du Brésil fait figure d’exception. Le cinéaste Iberê Carvalho et l’actrice Fernanda Rocha, en compétition pour le film O Ultimo Cine Drive-In, parle de la meilleure phase de l’histoire du Brésil pour le cinéma. Elle a commencé dans les années 2000, alors que Lula créait l’Agence Nationale du Cinéma. En 2009, une loi était votée pour injecter de l’argent dans l’audiovisuel, à hauteur de 300 millions d’euros en 2014 et 2015. Les chaînes privées ont aussi obligation de passer 30 minutes de productions indépendantes par mois. Un taux aujourd’hui largement dépassé. En 2015, 300 nouvelles salles de cinéma ont aussi été construites, et le pays compte de moins en moins de Multiplex. Une situation en évolution, largement poussée par le gouvernement de gauche, aujourd’hui aux mains de Dilma Roussef. Mais rien n’est vraiment acquis. Les cinéastes brésiliens le savent, et c’est en leurs noms qu’Iberê Carvalho a profité de la cérémonie de clôture pour lire leur manifeste.

La situation au Pérou a aussi évolué depuis les années 90. Aujourd’hui, plus question de voir un film diffusé en fonction du nombre de spectateurs. Mais cela ne veut pas dire que tout est parfait, pour la cinéaste Marianne Eyde. Comme pour le Honduras, l’Uruguay, le Pérou n’impose pas de quotas de films nationaux. Et décrocher une subvention est un vrai parcours du combattant administratif : il faut suivre les directives du gouvernement, qui impose des lois de concours. Et ça implique de se rendre quotidiennement sur le site web du gouvernement, puisqu’il ne prévient absolument pas les cinéastes. En 2015, 60 long-métrages ont été produits. 29 seulement sont sortis en salles. Et moins d’une dizaine avaient reçu une aide du gouvernement. C’est le cinéaste argentin qui résumera le mieux la situation : « On fait avec les moyens du bord ». Ce qui est en passe de devenir, si rien ne change, la caractéristique du cinéma sud-américain.

Une caractéristique qui n’empêche pas la qualité et l’humanité des propos, comme on a pu le voir cette année encore. Rendez-vous l’an prochain, pour savoir si le cinéma et la culture vont enfin être considérés comme indispensables dans un régime démocratique.

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Léa Soula Léa Soula • 27 mars 2016


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