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Violences au Pérou et dictature au Brésil : la nécessité de la transmission

Entre la table ronde et la cérémonie de clôture, le festival sud-américain a profité de sa dernière journée pour diffuser trois films, dont deux documentaires en présence des réalisatrices : Retratos de Identificaçao, dans le cadre du FID (Festival International de Cinéma de Marseille) d’Anita Leandro. Et Dibujando Memorias de Marianne Eyde. La projection de ces films a donné lieu à un débat à la fin de chaque diffusion.

« L’archive était un entre-deux nécessaire pour rendre possible une parole impossible »

retratos-de-identificacaoUn film quasiment entièrement constitué de photos d’archives et d’anciens rapports… Le pari était loin d’être gagné. Retratos de Identificaçao a mis cinq ans à réaliser ce documentaire. Le jeu en valait la chandelle. Le documentaire de 73 minutes est une réussite. Il retrace le parcours de quatre militants de la guérilla, dans la dictature brésilienne (1964-1985). Des parcours qui se sont croisés, qui se sont brisés en plein vol pour deux d’entre eux. A travers ces quatre personnes, on suit la souffrance, la torture, l’exil, l’humiliation. Une histoire de dictature comme le monde en a connu des centaines. Mais le parti pris de la réalisatrice donne à voir une autre dimension. En filmant ces photos, ces objets pourtant rigides et sans vie, Anita Leandro en fait un autre personnage, aussi indispensable à la compréhension que les témoignages des survivants : Reinaldo, Antonio, un peu Maria Auxiliadora aussi. Leurs visages sur les photos portent les marques des sévices subis. Mais, et c’est poignant, les regards restent invaincus. C’est un film très respectueux, qui a su donner du temps au silence entre les mots, donner du noir, du vide pour reposer l’âme.

La confrontation des deux hommes survivants, face aux archives que la réalisatrice leur présente, est un moment-clé du documentaire. Ils découvrent des clichés, se rappellent de certaines choses. C’est une réactualisation de souvenirs douloureux, mais qui se fait elle-même dans une intimité pleine de respect. Les mots « torture », « nu », « mort », « armes » sont dits presque avec banalité, le regard est vivant. Mais parfois la voix se casse, les mots n’arrivent plus à sortir. Et le spectateur sent que les plaies ne sont pas fermées.

Bande annonce de Retratos de Identificaçao

« Je ne leur ai pas posés de questions », explique Anita Leandro. « Je leur ai juste montré les archives ». Les témoignages ne sont construits qu’à l’initiative de ces deux hommes. Le travail de recherche, la prise de contact a elle-même été longue et difficile. « Je ne me sentais pas en droit de les gêner dans leur oubli nécessaire [à propos de la famille de l’un des morts sous la torture] ». L’archive s’est révélée la meilleure manière de témoigner. La réalisatrice explique que ce projet lui est venu, car elle connait des proches touchés par cette partie de l’Histoire. Une Histoire « encore un peu taboue, qui commence seulement à être étudiée ». D’où la nécessité de la montrer. Ce documentaire, c’est le premier réveil d’un pan de l’Histoire douloureusement mais nécessairement oublié.

 

Dibujando Memorias : « faire l’Histoire par le dessin »

Le documentaire de Marianne Eyde peut être vu comme la continuité de Retratos de Identificaçao. Dibujando Memorias se déroule au Pérou, dans les Andes, à Huancavelica plus précisément. Trois villages à 4000 mètres d’altitude, pris en otage de 1980 à 2000 entre le gouvernement et le Sentier Lumineux, un groupe prônant le conflit armé pour prendre le pouvoir. Pas d’archives ici, seulement des témoignages. Et contrairement au film d’Anita Leandro, la transmission est ici une part active de la réalisation. Marianne Eyde a demandé aux enfants de dessiner ce qu’on leur racontait, de dessiner l’Histoire. Le récit s’en trouve enrichi, et apporte une vision profondément intime et humaine de la vie quotidienne dans ces villages.

DIBUJANDO

Pendant 52 minutes, le spectateur est plongé dans la nature sauvage des Andes, mais aussi dans les lieux, les villages qui ont été le décor des conflits. Trois villages, trois histoires. Mais même volonté d’apprendre ce qui s’est passé aux enfants. Sans haine, sans remords, avec une étonnante lucidité sur les choses. Les discours ne sont pas les mêmes, mais tous sont détachés des crimes qui ont été commis, et qui ont touché toutes les familles. Le documentaire s’articule en fait en deux idées : transmettre l’Histoire, et regarder vers le futur. Un futur plein de promesses pour les enfants. Et bien loin de la violence et d’un quelconque ressentiment envers les actes passés.

Bande annonce de Dibujando Memorias

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Léa Soula Léa Soula • 27 mars 2016


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